samedi 11 juillet 2020

Décès brutal du Premier Ministre Amadou Gon Coulibaly: Qui pour lui succéder comme candidat du RHDP à l'élection d'octobre 2020?



Revenu en Côte d’Ivoire après un séjour médical de deux mois passé en France, Amadou Gon  Coulibaly a tiré sa révérence le 8 juillet dernier, lors du traditionnel conseil des ministres.

De nombreux hommages en provenance du monde entier pour honorer la mémoire d’un homme qui a occupé l'espace politique et médiatique depuis près d’une dizaine d’années aux côtés de son mentor, Alassane Ouattara. La disparition brutale d’Amadou Gon Coulibaly émeut l’ensemble des populations ivoiriennes et même toute classe politique ivoirienne. Candidat désigné par Alassane Ouattara en vue de porter la candidature du RHDP à l'élection présidentielle d'octobre 2020, AGC, comme aimaient l’appeler ses partisans, est décédé après un malaise survenu au cours du Conseil des ministres du mercredi 8 juillet 2020. La santé fragile d'Amadou Gon Coulibaly était quasiment sue de tous. L'homme a été transplanté du cœur en 2012. Elle s'est dégradée ces dernières semaines. Les ivoiriens se souviennent encore de son évacuation précipitée en France, le 2 mai 2020, en dépit de la fermeture des frontières terrestres et aériennes du pays en raison de la pandémie de la Covid 19.

  • Qui était AGC et quelle était la qualité de ses rapports avec le Président  Alassane Ouattara?

Le Premier Ministre, Amadou Gon COULIBALY, était Diplômé du Centre de Hautes Etudes de la Construction (CHEC) de Paris (1983). Après ses études supérieures en France, il retourne en Côte d'Ivoire. Il intègre plus tard l'administration publique et y occupe des fonctions importantes. Il a occupé successivement les fonctions de Directeur des études économiques et financières à la Direction du Contrôle des Grands Travaux (DCGTX), avant d’en être le Directeur Général adjoint (1994-1995). Dans la même période, il fait la connaissance d'Alassane Ouattara. Amadou Gon Coulibaly devient son Conseiller Technique chargé de la coordination et du suivi, alors qu'il est  Premier Ministre, de novembre 1990 à décembre 1993. Depuis cette période, les deux hommes se lieront d'une amitié exceptionnelle et ne se quitteront plus comme si leurs destins étaient liés. Tous les deux, soutenus par d'autres cadres issus pour la plupart du nord du pays et du PDCI contribueront à l'implantation du Rassemblement des républicains (RDR) après la disparition de Djeni Kobina, son fondateur. 

Pour Alassane Ouattara, Amadou Gon Coulibaly a été son plus proche collaborateurs au cours des trente dernières années.

Saluant sa mémoire dans le communiqué de la présidence de la république annonçant le décès de l'homme, le président Alassane Ouattara n'a pas manqué de le présenter comme son "jeune frère" son "fils" qui a été, pendant trente ans, son "plus proche collaborateur". Amadou Gon Coulibaly a occupé également  le poste de ministre de l'agriculture, lors du passage de Laurent Gbagbo à la tête du pays. Il est reconnu par ses proches comme un homme rigoureux, un travailleur chevronné ayant un sens élevé de la responsabilité et de l'excellence.

  • Qui pour succéder à Amadou Gon Coulibaly au RHDP?

La disparition brutale d'Amadou Gon Coulibaly ouvre une petite ère d'incertitude au RHDP. Conformément à sa volonté de léguer la Côte d'Ivoire à une génération plus jeune que la sienne, Alassane Ouattara désigne Amadou Gon Coulibaly comme le candidat du RHDP, et par ricochet son dauphin politique. Certes le nom d'Amadou Gon Coulibaly était évoqué depuis plusieurs mois avant sa désignation, mais il ne faisait pas l'unanimité au sein de parti. 

Alassane Ouattara désigne Amadou Gon Coulibaly comme le candidat du RHDP au cours d'un congrès tenu en mars 2020.

Des voix discordantes, notamment celles de Marcel Amon Tanoh et Albert Mabri Toikeusse ont marqué leur désapprobation face à ce choix unilatéral d'Alassane Ouattara en lieu et place d'une primaire. Marcel Amon Tanoh dont les ambitions présidentielles ne sont plus un secret quitte le parti. Quant au leader de l'UDPCI, il n'est pas reconduit dans l'équipe gouvernementale formée plus tard. Toutefois, la plupart des cadres du RDR et ceux issus du PDCI qui ont rejoint Alassane Ouattara au RHDP se sont engagés à faire bloc autour du successeur désigné. Il ne faut pas oublier que cette question de succession et d'adhésion au RHDP a valu à Guillaume Soro, sa démission de la présidence de l'Assemblée nationale.

Bien que le RHDP ne manque pas de cadres compétents pour succéder à l'illustre disparu, cette disparition brutale d'Amadou Gon Coulibaly ouvre une ère d'incertitude et de doute dans ce parti, à environ quatre mois du scrutin présidentiel d'octobre 2020. Les cadres du parti essaient d'être rassurants. Toutes les options seraient étudiées. Certains noms sont déjà évoqués notamment celui d'Hamed Bakayoko, l'actuel ministre de la défense. Il a assuré  l'intérim de Gon Coulibaly durant sa convalescence en France. Il jouit d'une grande popularité auprès des militants du RHDP et bénéficie de la confiance du président Alassane Ouattara. Il a été l'un des artisans du retour de la sécurité et de la stabilité en Côte d'Ivoire après la grave crise post-électorale que le pays a connue. Mais cette confiance suffira-t-elle pour lui confier les rênes du parti?

Hamed Bakayoko et Patrick Achi sont deux personnages proches d'Alassane Ouattara qui bénéficient de sa confiance.

Un autre nom est également évoqué: Patrick Achi. Actuel secrétaire de la Présidence,  il est originaire du sud de la Côte d'Ivoire. Cadre brillant, il a intégré le Gouvernement sous l'ère Gbagbo et ne l'a plus vraiment quitté. Ancien cadre du PDCI, Patrick Achi jouit d'une belle estime auprès d'Alassane Ouattara. Il est connu pour être une personnalité peu charismatique mais modérée et surtout un technocrate. Cependant, il est lésé par la configuration géopolitique ivoirienne où les principaux leaders politiques sont à la tête d'entités qui ont pour ancrage les principaux groupes ethniques et les régions dont ils sont originaires. Son leadership et sa légitimité pourraient être mis à mal par la base du RHDP et certains cadres essentiellement issus du nord du pays.

La troisième option qui , semble plus plausible, est le retour d'Alassane Ouattara dans l'arène politique. Plusieurs responsables sont favorables à une 3è candidature du chef de l'Etat  d'autant que le parti ne s'était pas préparé à ce drame. De plus, aucune figure politique charismatique susceptible de fédérer toutes les sensibilités autour d'elle  n'émerge suffisamment pour porter la candidature du RHDP à la prochaine élection.  Alassane Ouattara pourrait donc céder sous la pression des partisans favorables à cette option et envisager barrer la route à son ancien allié, Henri Konan Bédié. Celui-ci, du haut de ses 86 ans pourrait tirer profit des problèmes judiciaires de Laurent Gbagbo et bénéficier des suffrages de son électorat. En clair, le président sortant est confronté à un grand dilemme: participer à cette élection en prenant le risque de susciter de nouvelles violences voire une nouvelle crise ou se retirer au profit d'un jeune cadre avec les risques de perdre le pouvoir d'état?


NB: Nous ne sommes pas l'auteur des images qui illustrent cette contribution.


jeudi 12 septembre 2019



LA RÉSILIENCE DE LA COTE D'IVOIRE A L’ÉPREUVE DU PROCESSUS ÉLECTORAL DE 2020




Les échéances électorales ivoiriennes de 2020 éprouveront une nouvelle fois la maturité démocratique de la Côte d’Ivoire. Après la violente crise électorale de 2010-2011 et les violences qui ont marqué les élections locales de 2018, les ivoiriens seront appelés aux urnes pour élire leur nouveau président-e de la République dans quelques mois. Mais l'on peut s'interroger déjà sur la résilience de ce pays et les éléments qui permettront de l'évaluer. 

L’inscription massive des potentiels électeurs (jeunes et femmes) sur la liste électorale
La Côte d’Ivoire compte près de deux tiers (2/3) de sa population qui est jeune et a moins de 35 ans, soit 77% selon les statistiques officielles délivrées à l’issue du Recensement Général de la Population et de l'Habitat de 2014. Cependant, force est de constater que les populations ivoiriennes, plus spécifiquement les jeunes et les femmes, sont de moins en moins nombreuses à s’inscrire sur le fichier électoral. A preuve, en 2016, la Commission Électorale Indépendante (CEI)[1] affirmait que seulement 11,4% des jeunes de 18 à 24 ans se sont fait enrôler sur le listing électoral composé de 6.318.311 inscrits. 

Plusieurs facteurs justifient ce faible taux d’inscription. Celui-ci s’explique notamment par les difficultés/obstacles lié-e-s à l’accès aux documents administratifs nécessaires à l’inscription et aussi à la désaffection pour la chose politique. Cette désaffection peut être liée aux violences survenues en Côte d’Ivoire à l’occasion de la crise post-électorale de 2010-2011. Très disputées, les élections locales de 2018, présentées tel un test avant l'élection présidentielle de 2020, ont été marquées par des violences avec perte en vie humaine (5 morts).

Par conséquent, l’ensemble des acteurs étatiques et non étatiques, dont les organisations de la société civile devraient entreprendre des initiatives de sensibilisation et de formation. Celles devraient encourager l’inscription massive de ces électeurs potentiels et leur participation effective au processus électoral. La réussite de ce challenge garantirait un processus électoral inclusif et participatif. Elle contribuerait surtout à renforcer la légitimité des acteurs élus à l'issue de ces élections. 

L’exercice des libertés fondamentales et des droits politiques associés aux élections
Les élections sont un prétexte et un indicateur pour apprécier la dynamique démocratique dans un pays. La Côte d’Ivoire n'y échappera certainement pas. A 13 mois des échéances électorales de 2020, les alliances politiques se forment ou se défont. Les différents états majors politiques affûtent leurs "armes" et peaufinent leurs stratégies. Le RHDP, la coalition au pouvoir, resserre les rangs avec la mise en place du dernier gouvernement du 1er Ministre Amadou Gon Coulibaly. Même si le nombre de 50 ministres est critiqué, l'on sait que l'équipe nommée par le président Alassane Ouattara est un commando de fidèles mis en mission pour conserver le pouvoir acquis après plus de deux décennies de lutte politique. 

Mais la résilience socio-politique de la Côte d'Ivoire va surtout se mesurer à l'aune de l'exercice des libertés fondamentales et des droits politiques liés aux élections. La rupture du RDR d'Alassane Ouattara d'avec le PDCI d'Henri Konan Bédié et le débauchage des cadres de l'ex parti unique par la coalition d'Alassane Ouattara favorise le rapprochement du sphynx de Daoukro avec l'ex locataire de la prison de Sheveninghen (Laurent Gbagbo) et l'aile dure du FPI qu'il dirige par personne interposée. 

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Les principaux acteurs politiques ivoiriens. De la gauche vers la droite: Laurent Gbagbo, Henri Konan Bédié, Alassane Ouattara et Guillaume Soro
                                  
Désormais le PDCI et le FPI n'excluent pas des manifestations politiques pour mutualiser leurs efforts et sceller le sort du RHDP en 2020. Laurent Gbagbo, Henri Konan Bédié ont été rejoints dans l'opposition politique par Guillaume Soro. Celui-ci n'avait pas marqué son adhésion au RHDP d'Alassane Ouattara. Ce qui lui a valu de quitter la tête de l'Assemblée nationale, l'une des chambre du parlement ivoirien au profit d'Amadou Soumahoro, l'un des farouches défenseurs du président en exercice.  

Mais une question demeure : tous les groupements politiques ivoiriens pourront-ils tenir des activités sur toute l'étendue du territoire sans qu'il y ait des obstacles ou d'entraves à leurs rassemblements politiques? Les prochains mois permettront de répondre à cette question. Ce facteur reste tout aussi important pour garantir des élections apaisées dans un climat socio-politique rassurant.


L’intégrité de l’institution en charge de l’organisation des élections
La Commission électorale indépendante, institution en charge de l’organisation des élections en Côte d’Ivoire, représente un enjeu majeur dans le cadre du prochain processus électoral. Pointée du doigt lors de la crise post-électorale de 2010-2011, la CEI sera de nouveau au centre de toutes les attentions des acteurs. 

En janvier 2019, le gouvernement ivoirien a initié des discussions avec des acteurs politiques et des organisations de la société civile en vue de créer un consensus autour de cette institution et donner suite aux recommandations de la Cour africaine des droits de l'homme et des peuples. Le président Alassane Ouattara a promulgué sous le N° 2019-908 du 05 août 2019, la loi portant recomposition de la commission électorale Indépendante;laquelle loi a été publiée au Journal Officiel du 06 août 2019. La nouvelle CEI compte 15 membres contre 17 pour la précédente. Mais la configuration de cette nouvelle institution qui enregistre l'augmentation de personnalités issues de la Société Civile est décriée par les organisations[2] de la société civile elles-mêmes et par les partis de l'opposition politique qui ont relevé une recomposition de l'organe plutôt que sa réforme.

Mais l'attention devrait être davantage portée sur la composition des CEI locales. Celles-ci comptent 3 représentants de la coalition au pouvoir, 3 représentants de l'opposition et une personnalité proposée par les autorités préfectorales. La prédominance des acteurs politiques au sein de ces commissions locales pourrait raviver les tensions et mettre à mal leur fonctionnement. Cependant, le moins que l'on puisse dire est les attentes au sujet de cette institutions sont nombreuses notamment pour ce qui concerne le consensus autour de ses animateurs et sa transparence dans la gestion proprement dite du processus (la révision de la liste électorale, la compilation des données collectées sur le terrain, la proclamation des résultats, etc.). L'intégrité et la transparence de cet organe restent déterminantes pour la prévention d'un éventuel conflit lié à la gestion du processus électoral.

Ce sont autant d'éléments qui permettront de jauger la résilience de ce pays considéré comme la locomotive de l'espace UMOA et de la CEDEAO, derrière le géant nigerian.


mardi 3 avril 2018

UNE VIE APRES LA FONCTION PRESIDENTIELLE EN AFRIQUE (I)


UNE VIE APRES LA FONCTION PRESIDENTIELLE  EN AFRIQUE (I)

Les dirigeants des pays africains sont souvent l’objet de critiques acerbes du fait du non-respect des règles démocratiques. Pourtant ces trois dernières décennies, le continent a fait  des progrès significatifs en matière d’alternance politique démocratique et pacifique. En effet, plusieurs figures politiques et ex chefs d’Etat ont permis à leurs pays de faire des bonds qualitatifs, et ce à travers le respect des prescriptions constitutionnelles notamment le nombre de mandats prévus par la Loi fondamentale ou encore le respect du verdict des urnes.
Les acteurs politiques qui ont fait l’objet des articles à venir s’accordent à montrer qu’il existe une vie , voire une carrière après la fonction présidentielle en Afrique.

Cet article, le premier d’une petite série, propose quelques exemples d’ex chefs d’Etat qui, par leur maturité politique, ont envisagé leur retrait de la scène politique conformément aux lois nationales. Somme toute, ces initiatives ont contribué au renforcement des acquis démocratiques et de la stabilité socio-politique de leurs pays respectifs.


Pedro Pires du Cap Vert :

La République du Cap Vert est un petit archipel situé en Afrique de l’Ouest. Avec sa superficie de 4000 km², le pays accède à l’indépendance en 1975. Depuis lors, il a connu quatre (4) présidents : Aristides Pereira, le président fondateur qui se retire après sa défaite aux premières élections démocratiques en 1990 ; Antonio Monteiro (1991-2001), Pedro Pires (2001-2011) et Jorge Fonseca, depuis 2011.

Des anciens présidents, Pedro Pires reste le plus en vue sur la scène internationale en dépit de son retrait de la vie politique du Cap Vert. Grand-collier de l’ordre de l’Infant Dom Henrique du Portugal (2002) et Lauréat du Prix Mo Ibrahim en 2011, Pedro Pires a fait partie du panel des Chefs d’Etats formé par l’Union Africaine pour tenter une médiation et trouver un dénouement pacifique à la crise post-électorale ivoirienne de 2010-2011 ; laquelle crise opposait, à l’époque, Laurent Gbagbo à Alassane Ouattara.

Pedro Pires, président du Cap Vert de 2001 à 2011.


En outre, Pedro Pires a observé la récente élection présidentielle angolaise. Celle-ci a porté en 2017 Joao Lourenço, le successeur désigné d’Eduardo Dos Santos, au pouvoir d’Etat. A côté de ce type de missions, ce personnage de 83 ans continue d’animer des conférences à travers le monde. Engagé dans l’éducation et la formation, il a créé un institut sur le leadership qui contribue à la formation de la jeune intelligentsia cap-verdienne.


Le Ghana et son cercle d’ex présidents:

Tout comme le Cap Vert, le Ghana s’impose aujourd’hui comme l’un des meilleurs élèves de la démocratie en Afrique de l’Ouest. Les acteurs politiques ghanéens qui ont exercé la fonction suprême se rencontrent souvent. Cette démarche s’inscrit notamment dans la perspective d’inculquer et de renforcer la culture démocratique chez leurs concitoyens.

Mais les ex présidents ghanéens ne chôment pas du tout. Jerry Rawlings qui a dirigé le pays entre 1981 et 2001 a été, par exemple,  l’envoyé spécial de l’Union Africaine en Somalie en 2010. Toutefois, sa retraite politique ne l’empêche pas de porter des critiques à l’encontre des pouvoirs qui se sont succédé à la tête du Ghana ces dernières années. Quant à John Kufuor, il a été président de 2001 à 2009. Depuis 2013, il occupe le poste d’envoyé spécial des Nations Unies pour le changement climatique en dépit du poids de l’âge (78 ans) et de sa santé fragile.


Le président Faure Gnassingbé salue les anciens présidents ghanéens à l’occasion des festivités marquant le 60è anniversaire du Ghana, le 6 mars 2017.
John Mahama Dramani est le plus jeune des ex présidents ghanéens avec ses 58 ans. Il a conduit une mission d’observation des pays du Commonwealth lors de l’élection présidentielle kényane d’août 2017. Il conduira également une autre mission d’observation pour le compte de la CEDEAO au Liberia en vue de superviser les dernières élections présidentielles. L’échéance électorale de 2020 pourrait changer la donne à son niveau, si les cadres de son parti veulent encore lui en confier les rênes.

L’ex guerillero Joaquim Chissano du Mozambique :

Cet ancien guerillero a lutté aux côtés du Frelimo pour l’indépendance du Mozambique en 1975. Il devient l’une des figures de proue du Frelimo après l’indépendance de son pays le 25 juin 1975. A l’issue de l’assassinat du président Samora Machel, il fait partie du comité central mis en place pour assurer l’intérim du défunt président à la tête de l’Etat. Joaquim Chissano se retire de la scène politique de son pays par son refus de se représenter aux élections de 2004. Depuis lors, il met ses compétences au service aux institutions internationales et régionales. En octobre 2005, il est nommé conseiller à la Conférence des Nations Unies sur le commerce et le développement (CNUCED). Il s’engage en faveur de la paix dans le monde aux côtés de la Fondation Chirac où il est membre du comité d’honneur.




Joaquim Chissano, un retraité bien occupé,  tiraillé entre les conférences internationales et les missions d’observation électorale sur le continent.

Il dirige également la Fondation Chissano qui initie des projets de développement pour les populations inscrites dans la dynamique de la réconciliation et de la construction post-crise. Joaquim Chissano anime des conférences ou dirige des missions d’observation électorale pour le compte de l’Union Africaine. C’en était le cas lors de l’élection qui a porté Joao Lourenço au pouvoir en Angola, en 2017. 

 

 

jeudi 14 décembre 2017

LA PRESSE IVOIRIENNE, … UN FREIN AU  RENFORCEMENT DE LA DEMOCRATIE ET A LA COHESION SOCIALE?






Depuis plusieurs années, les performances démocratiques des Etats se mesurent notamment à l’aune de la ratification et de l'application, par ces Etats, des instruments internationaux de protection et de promotion des droits humains.  Au nombre de ces droits,  figure en pole position la liberté d’expression et de pensée qui fait partie des droits les plus fondamentaux des individus et propices au fonctionnement des associations et groupements politiques. 

En Afrique, la transition tumultueuse des jeunes Etats, de la pensée unique au pluralisme, a été fortement caractérisée par la floraison de partis politiques d’opposition. Ce pluralisme politique a favorisé la création de nombreux organes de presse écrite. Touchée également par cette mutation politique impulsée par le discours de la Baule de François Mitterrand, le 20 juin 1990 , la Côte d’ivoire a vu son espace médiatique connaître  un bouleversement avec une profusion exceptionnelle d’organes de presse écrite. Malheureusement, plutôt que cette profusion contribue à renforcer le processus démocratique, elle a favorisé la fragilisation du dit processus. 

Depuis 1990, année marquant le retour du multipartisme en Côte d’ivoire, une vue globale de la presse écrite laisse transparaître un tableau à trois niveaux. A un premier niveau, l’on retrouve la presse proche des formations politiques au pouvoir. A un second et un troisième niveau, l’on retrouve respectivement les organes proches des formations de l’opposition politique et un groupuscule d’organes jouant la carte de l’indépendance. Cette troisième catégorie essaie d’exister dans un contexte socio-politique qui exige un positionnement : être pro Mamadou ou anti Bineta.

À l’analyse, pour assurer leur pérennité, la plupart des quotidiens sont tenus d’être partisans. Ils ont une écriture qui se résume en ceci : le culte de la personnalité du leader politique et la propagande politique. Les deux premières catégories d’organes de presse relevés plus haut proposent aux lecteurs des articles qui célèbrent, déifient régulièrement les leaders politiques, leurs actions sur le terrain. Ils rendent compte de la vitalité de leurs formations sur le terrain aussi bien dans les zones urbaines que rurales. Ils constituent également des canaux d’information par le truchement desquels les différentes obédiences politiques véhiculent des mots d’ordre et autres consignes destinés à leurs sympathisants et militants. 

En outre, les organes de presse partisans constituent des tribunes servant parfois à vitrioler les formations politiques rivales. Le danger que représente la presse écrite commence à ce niveau. Certes la culture démocratique admet le débat contradictoire, mais elle ne saurait s’accomoder de discours qui contribueraient à accentuer les clivages sociaux. Le contexte ivoirien est à la fois singulier et délicat. Pour un Etat résilient comme la Côte d’ivoire qui sort d’une décennie de crise profonde, la pluralité des opinions des intellectuels et acteurs politiques quel qu’en soient leurs bords aurait dû favoriser un diagnostic des causes de la récente crise. Les différentes contributions intellectuelles auraient dû oeuvrer au renforcement des acquis démocratiques ou à la restauration des fondamentaux ébranlés par ladite crise. Mieux, elles devraient aider à la reconstitution du tissu social effrité depuis.

Pourtant, la réalité contraste avec cet idéal. La majorité des organes de presse écrite se fait l’écho de discours clivants, accentuant davantage la fracture sociale. Elle a eu une part de responsabilité importante dans les violences post-électorales de 2010-2011. Les différentes couches sociales ont été littéralement dressées les unes contre les autres du fait des parutions journalistiques tendancieuses. Ces mêmes risques se profilent à l’horizon et pourraient prendre des proportions plus importantes à l’approche des échéances électorales de 2020 et au regard des enjeux  de ce nouveau cycle électoral.

Les organes de régulation mis en place par l’Etat (le Conseil national de presse) et les acteurs de la presse écrite eux-mêmes (OLPED, GEPCI,etc.) semblent débordés par la kyrielle d’infractions régulières aux règles d’éthique et de déontologie régissant la fonction journalistique et ce, malgré les formations faites à l’endroit des journalistes. Ce qui amène à dire que le problème est ailleurs. Il n’est pas lié au déficit de formation des journalistes. En réalité, la presse écrite pourrait présenter un meilleur visage si les organes de presse écrite étaient dotés de moyens financiers et matériels substantiels susceptibles de leur assurer une réelle autonomie, puis de s’affranchir des chapelles politiques. Les résultats seraient meilleurs également avec une revalorisation du métier surtout en termes d’amélioration des conditions de travail et de vie.  Ces différentes mesures permettraient à la presse écrite de renouer avec sa vocation cardinale : informer et former son lectorat. Ces mesures permettraient surtout à la presse écrite de constituer un espace de discussions intelligentes et constructives où des sachants ou des érudits politques pourraient s’adonner allègrement aux joutes verbales constructives et argumentatives. La presse ivoirienne prendrait ainsi toute sa place dans la construction et l’enracinement de la démocratie en Côte d’ivoire.

Au moment où les élections de 2020 approchent à grands pas, les populations ivoiriennes attendent, dans leur ensemble, des débats contradictoires et des discussions qui accorderont une place de choix à leurs préoccupations existentielles les plus fondamentales : le coût de la vie, la sécurité, l’éducation, la santé, etc. 

L’Etat et les responsables des différents organes de presse écrite devraient à leur tour manifester cette volonté réelle de voir ce pan du "quatrième pouvoir" arpenter d’une façon résolue la voie du professionnalisme et de la responsabilité.


















vendredi 25 août 2017

LA PROBLEMATIQUE DE L'IMMIGRATION CLANDESTINE EN AFRIQUE.

LA PROBLEMATIQUE DE L’IMMIGRATION CLANDESTINE EN AFRIQUE.



Depuis plusieurs années, le phénomène de l’immigration irrégulière ou clandestine fait la "Une" des médias internationaux et ceux du continent africain. Aucune semaine ne passe sans que les chaînes de télévision et de radio n’évoquent le naufrage d’embarcations de fortune dans la mer Méditerranée, au large des côtes libyennes et italiennes ou des corps sans vie de migrants retrouvés dans le désert nigérien ou libyen. En Afrique, ce sont l’Afrique de l’ouest, le Maghreb (Libye, Tunisie) et la corne de l’Afrique (Somalie, Erythrée, Ethiopie) qui sont fortement affectés par l’immigration irrégulière. De nombreuses raisons sont avancées pour expliquer le phénomène. Hormis l'asile évoquée par de nombreux migrants en raison des menaces pesant sur leurs vies dans leurs pays d'origine, certaines causes méritent d'être un peu plus explicitées.

 
LES CAUSES CLIMATIQUES ET L’INSECURITE ALIMENTAIRE.
L’Afrique est frappée de plein fouet par les conséquences dramatiques du changement climatique. Ces dernières années, les climatologues ont observé d'inquiétantes perturbations au niveau des saisons. La baisse drastique de la pluviométrie justifie d’ailleurs la sécheresse aigue qui touche la corne de l’Afrique et d’autres régions du continent dont le Sahel. Elle accentue la malnutrition des enfants qui en constituent les premières victimes, puis cause la destruction des troupeaux. Les statistiques fournies par les experts sont bien alarmantes : « À l’heure actuelle, quelques 240 millions d’Africains souffrent déjà de la faim. D’ici 2050, il suffira d’une augmentation de 1,2 à 1,9 degré Celsius environ pour accroître d’entre 25 et 95% le nombre d’Africains sous-alimentés (+ 25% en Afrique centrale, + 50% en Afrique de l’Est, + 85% en Afrique australe et + 95% en Afrique de l’Ouest »)[1]



Illustration de l’ampleur de la sécheresse qui frappe de façon très sévère et courante la corne de l’Afrique (Photo d’archive)

Mais les effets des bouleversements climatiques motivent d’ores et déjà l’exode des populations de cette contrée vers les pays voisins, le Kenya notamment où les conditions  climatiques sont un peu plus clémentes. Certaines privilégient le risque de traverser le  désert, puis la Méditerranée avec l’espoir d’une vie meilleure pour elles-mêmes et leurs familles restées en Afrique. Pourtant, de nombreuses familles composées essentiellement de femmes et d’enfants meurent lors de ce périple.


L’INSTABILITE SOCIO POLITIQUE ET SECURITAIRE.

L’instabilité socio-politique de nombreux pays du continent fait partie des causes de l’essor de l’immigration irrégulière. En effet, les jeunes Etats africains sont bien souvent fragilisés par les crises socio-politiques cycliques consécutives à des processus électoraux contestés ou des transitions politiques chaotiques.  


En Afrique subsaharienne, certains pays comme le Ghana, le Sénégal et le Bénin représentent des exemples pertinents qui ont su exorciser ce sort tragique commun à plusieurs pays de la sous région ouest africaine. Depuis un peu plus d’une décennie, les échéances électorales se déroulent dans la plupart des cas dans des conditions pacifiques et transparentes. Ce qui contribue à l’ancrage des acquis démocratiques et à renforcer leur stabilité socio-politique.

C’est le revers de la médaille dans certains pays résilients comme la Côte d’ivoire. En effet, la paupérisation, le chômage, consécutifs à plus d’une décennie de crise politico-militaire conduisent de nombreux jeunes ivoiriens à quitter leur pays pour l’Europe. Mais l’argument de la pauvreté est battu en brèche par les autorités ivoiriennes. Pour elles, cet argument est peu convaincant d’autant que les migrants peuvent débourser plus de 2000 euros pour  leurs périples périlleux. Il n’empêche que l’ambition d’améliorer leurs conditions de vie précaires motive beaucoup de jeunes à prendre le chemin du désert sahélien ou des eaux tumultueuses de la Méditerranée. A ce niveau également, les chiffres de l’Organisation Internationale des Migrations (OIM) à Abidjan indiquent que « près de 12 000 Ivoiriens se trouvaient en 2016 en Libye, pays devenu l’un des principaux points de passage vers l’Europe pour les migrants d’Afrique sub-saharienne ».[2]

En clair, il apparaît  qu’en dépit de son économie dynamique dont la croissance flirte avec les 10 %, la Côte d’ivoire pourvoit, en grand nombre, des candidats à l’immigration irrégulière. Il importe ici de s’interroger sur l’efficacité de la redistribution des richesses générées par l’embellie économique. Ces chiffres de l'OIM devraient amener l'Etat ivoirien à l'élaboration d'une politique qui impacterait davantage les conditions de vie de ses populations, et freinerait, par ricochet, le départ de ses jeunes pour un El dorado illusoire.



Retour de plusieurs jeunes ivoiriens de la Libye, pays de passage pour de nombreux migrants subsahariens avant de rejoindre les côtes européennes.

En outre, le contexte socio-politique post crise présente une résilience bien complexe. A l’approche des échéances électorales de 2020, les discours des élites politiques, le jeu des alliances et ruptures politiques, les menaces à peine voilées et par médias interposés incitent de nombreux jeunes à quitter la Côte d’ivoire. Pour eux, certes, l’avenir du pays est prometteur, cependant, les enjeux du scrutin de 2020 feraient craindre une résurgence du conflit ou à tout le moins des violences électorales et post-électorales. Si certains optent pour l’immigration irrégulière, d’autres, plus prudents, voudraient se donner les chances de réussir leurs études et se  construire une meilleure carrière professionnelle en s’installant dans des pays reconnus pour leur stabilité socio-politique (Bénin, Ghana, Maroc, Sénégal, etc.).

En outre, les pays africains sont confrontés à d’énormes défis d’ordre sécuritaire. Abonnés aux guerres civiles fratricides et autres rébellions armées habituelles qui les ont généralement fragilisés, ils font face, désormais, à une nouvelle forme de conflit. Il s’agit de la guerre asymétrique que leur imposent les organisations terroristes. L’Afrique subsaharienne apparait comme l’un des terreaux fertiles pour les activités des nébuleuses Al Quaida au Maghreb Islamique (AQMI) et l’Etat Islamique (EI) et leurs ramifications. Les pays dont les populations sont les plus affectées sont ceux de la bande sahélienne (Mauritanie, Mali, Niger, Tchad) et certains pays qui leur sont voisins tels que le Burkina Faso et le Nigeria.

La lutte contre Boko Haram dans le nord du Nigeria ou contre AQMI et ses nombreuses organisations affiliées dans le nord du Mali n’épargnent aucunement les populations civiles. L’insécurité ambiante dans ces différentes zones engendre un exode des populations civiles. Les occidentaux qui s'aventurent dans ces zones de non droit s'exposent à des rapts. Le trafic d’êtres humains prospèrent également dans la zone et les premières victimes sont les candidats à l'immigration clandestine. 

Nonobstant tous ces dangers, le Nigeria bat un triste record. Il occupe le premier rang du peloton de tête des dix premières nationalités des migrants arrivés en Italie entre janvier et novembre 2016. Ici également, les chiffres de l’Organisation internationale des migrations sont alarmants. Les Nigérians ont constitué 21 % des entrants, suivis par les Erythréens (11,7 %), et des Guinéens (7,2 %)[3].

Face à l’ampleur du phénomène, les Etats européens et africains ont intérêt à définir une stratégie commune afin d’y trouver des solutions durables.



mercredi 24 mai 2017

RECENTES MUTINERIES DE L'ARMEE: DOIT-ON CRAINDRE LE PIRE POUR LA COTE D'IVOIRE?

RECENTES MUTINERIES DE L’ARMEE : DOIT-ON CRAINDRE LE PIRE POUR LA COTE D’IVOIRE ?

La Côte d’ivoire et ses populations ont retenu leur souffle après 4 jours de mutinerie menée par des soldats des Forces Armées de Côte d'ivoire, plus spécifiquement le contingent des 8400 soldats issus de l’ex-rébellion des Forces Nouvelles. Ces soldats ont revendiqué le reliquat des primes qu’ils avaient réclamées à l’Etat ivoirien au mois de janvier 2017. Nous vous proposons une analyse succincte de cette situation qui a fait craindre le pire pour la Côte d’ivoire.

La troisième République appelée de tous ces vœux par le Chef de l’Etat ivoirien, SEM Alassane Ouattara et ses alliés politiques, connaît un début tumultueux et ses premiers balbutiements. Mais le numéro 1 de l’Exécutif ivoirien n’est pas confronté à sa première mutinerie. Déjà le 18 novembre 2014, des militaires avaient manifesté bruyamment à l’effet de revendiquer de meilleures conditions de travail et le paiement d'arriérés de solde. Ce mouvement d’humeur s’est propagé comme une trainée de poudre dans une action coordonnée, et savamment menée par les militaires issus de l’ex-rébellion. Ceux-ci réclamaient notamment la revalorisation de leurs salaires et la révision de la période d’avancement relativement aux grades.

Ce mouvement d’humeur militaire de novembre 2014 avait occasionné la paralysie des activités socio-économiques sur toute l’étendue du territoire ivoirien. A cette époque, le gouvernement avait pris la mesure des griefs exposés par les hommes en armes réclamant les arriérés qui couraient depuis 2009. Le Ministre d’Etat Ahmed Bakayoko avait même rassuré les mutins sur les antennes de la Radiodiffusion et télévision ivoirienne (RTI) en leur signifiant que « le président (Alassane Ouattara) n'était pas très content de savoir que cette question qui était prévue par les accords de Ouaga depuis 2009 n'avait pas été traitée et exécutée. Donc, ce que je veux dire aux jeunes (les mutins), vous vous êtes exprimés, vous avez parlé, le président a compris, il a donné des instructions au gouvernement pour régler votre problème. »[1]Les discussions autour des modalités d’exécution de ces mesures avaient ramené le calme dans les casernes.

Au grand dam  des populations civiles et des opérateurs économiques, les fusils ont crépité et les armes ont tonné de nouveau en janvier 2017. Les 7 et 8 janvier derniers, des tirs sporadiques appuyés parfois de tirs à l'arme lourde ont suscité l'épouvante chez les populations de la ville Bouaké, contraignant commerces, administration publique, banques et autres entreprises privées à fermer. Cette mutinerie dont Bouaké était l’épicentre s’est étendue à plusieurs villes du pays (Daloa, Daoukro, Korogho, etc.). La résolution de cette nouvelle crise avait motivé le déplacement à Bouaké du ministre de la défense, M. Alain Richard Donwahi et de quelques officiers des forces armées de Côte d’ivoire et figures illustres et influentes de l’ex rébellion notamment Issiaka Ouattara alias Wattao et Cherif Ousmane.

M. Issiaka Ouattara, Commandant de la Garde Républicaine, assis aux côtés de M. Alain Richard Donwahi, Ministre de la Défense de Côte d’ivoire.

Les échanges houleux entre la délégation gouvernementale et les représentants des mutins ont débouché sur un accord dont la teneur n’a pas été révélée aux ivoiriens, même si certaines indiscrétions et certains organes de presse évoquaient la promesse de paiement de primes de 12 millions de FCFA à chacun des soldats membre du contingent des 8400 soldats des ex Forces Nouvelles ayant intégré l’armée ivoirienne. Il est important de rappeler que ce mouvement d’humeur avait engendré le limogeage du Chef d’Etat-major général de l’armée, des généraux à la tête de la police et de la gendarmerie. Les Forces Spéciales, unité d’élite créée par le président Alassane Ouattara, à l’issue de la crise de 2010-2011, avaient emboité le pas à leurs homologues le 7 février 2017. 

Au moment où les ivoiriens espéraient qu’une solution définitive avait été trouvée à ces protestations répétitives, le "contingent des 8400" soldats a remis le couvert entre le 12 au 15 Mai. Cette nouvelle mutinerie qui aura une fois de plus pour épicentre la ville symbolique de Bouaké s’étendra à de nombreuses villes du pays.



Des soldats ivoiriens dans une rue d’Abidjan pendant la mutinerie de Mai 2017.

Cette fois, les soldats mutinés ont réclamé la suite des primes dont ils avaient d’ores et déjà perçu une avance de 5 millions à l’occasion de la mutinerie de janvier 2017. Ce mouvement sera plus long que les mutineries antérieures d’autant que le gouvernement mettra 4 jours avant de trouver un accord avec les soldats protestataires. 

Au regard de cette situation, doit-on craindre le pire pour la Côte d’ivoire? Quelles peuvent être les conséquences de cette situation à court et à moyen terme pour la Côte d’ivoire ?

Ces mouvements d’humeur intermittents des 8400 militaires ont démontré que la situation sécuritaire de la Côte d’ivoire est encore fragile, et peut être volatile. Ces mouvements  ont surtout démontré que cette armée ivoirienne formée et refondée après la décennie de crise est encore loin de répondre aux attentes des populations et des gouvernants. C’est une armée hétérogène qui, pour ce qu’elle a présenté jusqu’ici, semble ne pas avoir encore cerné les notions et valeurs cardinales qui fondent cet appareil de l’Etat. Les notions de discipline, du respect de la hiérarchie et de l’autorité, et surtout la primauté de l’intérêt général sur l’intérêt particulier restent délibérément marginalisées par les hommes en arme.

Le président Alassane Ouattara et le gouvernement ivoirien sont sortis affaiblis de cette crise. Eux qui avaient prôné la fermeté face aux mutins ont dû se raviser. Cette attitude a permis de privilégier le dialogue, puis d’éviter un bain de sang ou une escalade de la violence alors que les mutins basés à Bouaké  avaient souligné leur disposition à en découdre avec les forces militaires venues d’Abidjan pour estomper la mutinerie.

Cependant, ce ravisement renforce une nouvelle fois l’appréhension selon laquelle l’Exécutif et le gouvernement ont une emprise relativement faible sur cette armée surtout lorsque les mutinés se targuent d’ « avoir installé au prix de leurs vies l’actuel président ». C’est l’image de la Côte d’ivoire que le président Alassane Ouattara s’est attelé à policer depuis son accession au pouvoir qui est ternie. Ces mouvements mettent à mal les initiatives mises en oeuvre par le Chef de l'Etat ivoirien pour repositionner son pays sur la scène politique et diplomatique internationale. Il a plutôt préféré se réfugier dans un silence qui en a dit long sur son exaspération et sa déception devant l'obstination des jeunes soldats.

Ces différents événements ont démontré que la résilience de ce pays est bien plus difficile que l’on ne l’aurait imaginé. La situation sécuritaire dans ce pays exsangue inquiète plus d'un sur l'avenir du pays. Celui ci est devra faire face aux grands défis sécuritaires à l'issue du départ de l'Opération des Nations Unies en Côte d'Ivoire à la fin du mois de juin 2017. 


Le président Alassane Ouattara est sorti diminué de ce bras de fer avec les jeunes mutins.

Ces nombreux bruits de bottes sont de nature à dissuader les investisseurs étrangers au moment où le gouvernement ivoirien se flatte des performances de l’économie qui tutoie les 8 voire 9% de croissance. Bien plus, cette instabilité sécuritaire pourrait compromettre l’organisation des prochains jeux de la Francophonie censés se tenir du 21 au 30 Juillet 2017 à Abidjan. Le gouvernement ivoirien entend faire de cette rencontre internationale une plateforme d’échanges et de promotion des potentialités touristiques et économiques du pays. Alassane Ouattara et son gouvernement entendent enfoncer le clou et marquer une fois de plus un coup diplomatique pour rappeler le retour de la Côte d’ivoire sur la scène internationale.

Ces événements soulignent, par ailleurs, la nécessité pour le gouvernement d’accélérer les réformes proposées par la Loi de programmation militaire[2] qui s’étend sur la période 2016-2020. Votée le 4 janvier 2016 par la Commission de la Sécurité et de la Défense (CSD) de l’Assemblée Nationale, cette loi prévoit notamment une réduction des effectifs militaires de 4000 hommes jusqu’en 2020 à travers, par exemple, l’instauration d’une prime de départ à la retraite comprise entre 3 et 20 millions. Par le truchement de cette loi, le gouvernement ivoirien a pour ambition de professionnaliser son armée et d’investir également dans l’équipement des différentes forces armées. Cette loi prévoit un budget cumulé de 2.254 milliards sur la période 2016-2020, dont 1.453,6 milliards de FCFA sont affectés au fonctionnement et 800 milliards de FCFA aux investissements[3]. Il est ainsi question d’optimiser et de rétablir l'équilibre budgétaire entre fonctionnement et investissement.

En outre, ces dépenses imprévues (primes payées) asséneront assurément un coup dur au budget de l’Etat de Côte d’ivoire. Déjà éprouvé par la baisse du cours du cacao sur les marchés internationaux, le pays est tenu de revoir ses prévisions budgétaires annuelles à la baisse. Ce budget 2017 est passé de 6501,4 milliards à 6447,6 milliards, occasionnant dans la foulée une réduction des dépenses qui auraient dû servir à la réhabilitation ou la construction d’infrastructures sanitaires, scolaires, socio-économiques, etc.

En ce qui concerne les revendications sociales, d’aucuns craignent que la "générosité" du gouvernement face aux mutins ne suscite des « émules » au niveau des autres corps socio-professionnels vu que les exigences financières des mutins ont été prestement satisfaites. Les agents de l’administration publique pourraient ne plus transiger sur les revendications relatives au paiement du stock d’arriérés que l’Etat ivoirien leur devrait depuis 2009 ou encore la revalorisation de leurs salaires et l’amélioration de leurs conditions de travail. Mais avant les fonctionnaires, les démobilisés et ex-combattants ont déjà débrayé. Ceux-ci  réclament à leur tour des primes similaires à celles de leurs anciens collaborateurs du « contingent des 8400 ». L'urgence réside dans l'anticipation de ces potentielles crises.

La Côte d’ivoire risquerait gros si toutes ces revendications d’ordre financier devaient être prises en compte immédiatement par le gouvernement. L'Etat ivoirien devrait réfléchir à une meilleure politique de redistribution des retombées et richesses générées par l’embellie économique du pays. Cette politique permettrait aux différentes couches sociales de mieux faire face aux difficultés liées notamment à la cherté du coût de la vie et d'atténuer les effets néfastes d'un environnement socio-politique délétère où persistent des clivages politiques qui opposent encore les différentes communautés. 

L'ébullition permanente du front social exaspère l'ensemble des ivoiriens et augure des perspectives obsurcies pour la jeunesse de ce pays. Cette jeunesse frappée de plein fouet par le chômage, ne dissimule plus ses inquiétudes au vu des propos des élites politiques ivoiriennes qui ne rassurent pas chaque fois qu'il est question d'évoquer les échéances électorales (la présidentielle) de 2020.


« Que le Dialogue et la Sagesse prévalent pour que la Côte d’ivoire renoue durablement avec la Paix »


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